14/05/2007
Hopper -Art Institute of Chicago
Nighthawks (huile, 1942)
Un intérieur de Hopper dont je ne cesse de fixer l’amplitude.
Il devrait faire nuit mais la lumière de son pinceau me projette vers tous les possibles.
Etre. Devenir. Dedans et dehors.
Habiter l'espace, le parcourir de long en large sans jamais en voir l’infini, y fondre ma petite lumière interne à la lumière générale. Me donner le droit de ne plus longer les murs. Ne plus craindre de mourir étouffée. Ne plus être confrontée à ne m'existentialiser qu'en coin de table près de la porte de sortie pour prévenir l’urgence.
Car d’habitude, le monde m’apparaît étriqué, réservé à l’autre par un double renoncement : ne pas participer à la guerre des coudes, laisser toujours volontiers la place.
Je laisse passer les plus humbles mais aussi les plus bruyants pour m’en débarrasser, enfin d'habitude, en général, je m’oublie.
Or, dans la perspective de cet intérieur, j’existe.
Peut-être parce que, me semble-t-il, il y a de la place.
De la place pour le regard, de la place pour le monde. De la place et de l’espace sans l’ombre du resserrement que je perçois dans d’autres lieux.
Même si, après le premier étonnement, je perçois quelque chose de fragile.
Le peintre ne m’a pas invitée, je puis demeurer transparente, sans doute assise à une table -je choisis toujours la table, et j’empoigne avec douceur la perspective d’un droit de regard presque planétaire.
Une page sans drame où l’histoire n’a pas d’importance. Une page qui n’aurait pas pour finalité d’être tournée sur une autre. Un laps de temps suspendu entre toutes les minutes de toutes les heures sur un cadran qui se serait arrêté non pour cesser, mais pour me laisser démarrer. Offrant sans décompte, sans risque, sans contrainte et sans prise de rendez-vous à tenir, le seul plasir de n’être point enfermée.
Les inhibitions se sont évanouies : je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, mais j’ai la certitude d’avoir toujours cherché à y être. Même si je ne peux dire exactement où je me situe.
Ce sentiment ne vient pas des personnages placés devant le bar ni derrière le bar. Je ne me demande pas d’où ils sont venus, vers quoi ils vont repartir. Je ne me demande même pas à quoi ils songent ni ce qui pourrait les réunir. Leur passé, leur devenir, m’indiffèrent. Ils ne sont qu’élément(s).
Simplement ils sont, je les sens dans la parenthèse. Notre parenthèse commune avec chacun en soi, chacun chez soi. J’ai la conviction profonde que, plongés dans leur antériorité, ils ne viendront pas me déranger.
Tout ce qui tend au questionnement intime ne concerne que moi.
Alors,
je me penche à nouveau sur la toile de Hopper et,
d’un seul coup,
je comprends.
Je comprends la méprise en m'arrêtant sur l'ocre oranger à gauche.
Le peintre a travaillé depuis l’extérieur.
Je ne suis plus dans la continuité de l’espace : celui-ci est bel et bien délimité.
Je suis à la rue, derrière la devanture où l’on installa le chevalet.
Les fenêtres plaquées en hauteur sur cet ocre oranger appartiennent à une autre structure, extérieure, située de face. Un ocre puissant d'obscurité, d'achévé, de fermitude. -"foyers clos; portes refermées; possessions jalouses du bonheur".
Le bar, à présent contigu.
La ruelle offrait un angle tellement lisse et au-delà d’une seule dimension que je la prenais pour la plateforme parfaite de mon cœur de regard : pas de découpe franche, une frontière floue…
Avec l’ivresse d’avoir chausser des patins sur la glace d’une patinoire où évoluer en dehors des heures d’ouverture au public.
Vous voyez ce que je veux dire ?
L'unité est rompue. La singularité.
Face au comptoir rendu à sa misère, six fenêtres, dont trois entièrement peintes, surplombent une seconde entrée -bureau, immeuble, vitrine. Le tout plus ou moins fermé. Espèce d'espace clos. Espèce de fermitude où les touches qu'offrait la palette sont venu cogner.
L'"intérieur" de Hopper est un intérieur-d'extérieur dont la vitre sans tracé alonge le regard et plonge un moment dans l'embarras. Le lumineux mais torve faisceau n'a fait que donner champs à l'émotion interne.
A la rue, estomac noué, je perçois enfin la vitre encerclant le bar et qui le délimite.
Je me noie dans un paysage qui entreprend de réduire à nouveau son monde. Un monde de si peu d'espace. Réducteur. Habité de la fatigue des gens. Dépendant de la moindre averse à tomber.
Un monde sans abri douloureusement clos avec juste quelques centimètres pour passer entre deux sièges, entre deux rêves, entre la nuit qui ferme et le jour qui vient. Un monde sans table où se poser pour consommer pleine existence.
Un monde d'une solitude à lire sur le dos des gens.
Les couples, dont le champ depuis l'objectif aurait donné un profil presque idéal, se délitent, rompus à leur misère, chacun la sienne.
Les percolateurs seront bientôt au repos. Les derniers passants se sont rentrés.
Amplitude de l'univers de Hopper?
P-S : Si vous passez devant l'espace aérien et ouvert que je recherche, faites-moi signe.
P-S : Comment en vouloir à la femme de ménage qui s'est acharnée à laver la vitre?
14:15 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

Commentaires
Très beau plaidoyer pour l'excellence.
Bonne soirée
Amitiés
Miriam
Ecrit par : Miriam | 17/05/2007
Ecrire un commentaire