10/06/2007
Erri de Luca
Je fus déçue par ma lecture du roman Trois chevaux, puis par celle de Tu, Mio :
j'avais le sentiment qu'on abordait là des thèmes "politiquement corrects" mille fois rebâchés par différents auteurs à travers d'autres oeuvres de fiction.
Parce que les atrocités de l'histoire du XXème siècle sont souvent "exploitées" pour créer une fiction qui touche forcément son lecteur et que, bien sûr, nous, lecteurs, nous ne pouvons pas nous permettre de dire -ni même de penser : "je n'aime pas", "ça ne m'intéresse pas"...
Question de génération? Nous croyons tout savoir des émotions portées par ces pages d'histoire et pensons qu'il vaudrait mieux non pas passer à autre chose, mais modifier une bonne fois pour toutes ces tentatives créatrices désespérantes qui tournent autour des atrocités. Parce qu'il me semble malsain d'en parler autrement que sous la forme du documentaire, et encore plus malsain que certains reprennent à bon compte des évènements dont ils n'ont pas même été témoins.
Mais j'ai un curieux rapport avec la lecture.
Je ne suis pas une lectrice d'histoires. Je suis une lectrice qui appréhende et qui n'aime pas les histoires.
Parce que c'est ainsi, je me plonge dans l'écriture de l'autre, dans la perception de l'autre, en oubliant le scénario, le lieu, le prétexte, et parfois c'est un bonheur.
De ma lecture d'Erri de Luca je retiens la plume car j'aime l'homme.
J'aime le conducteur de camion, l'ouvrier de chez Fiat et celui des chantiers, le maçon, comme j'aime et me sens proche de ce jardinier qui élague massivement à l'automne parce qu'il sait que du superflu qu'il ôte et supprime renaîtra au printemps le fruit, la vie, et de ce fruit et de cette vie le regard (le témoignage) de l'autre.
Je me sens de ces saisons-là. De cette main.
Je sens qu'il faut nous mettre au devoir de manier le même outil.
Je me sens, collée à chaque noyau de mon existence, amoureuse des petites boutures qui feront, dans le nouvel été, la maturité de toute appartenance à l'existence commune.
A condition qu'elle se dise.
J'aime l'élagueur de Luca, parce qu'il murmure tout près du livre, de l'écrit, de sa propre bible.
A travers Trois chevaux nous est contée l'Histoire, telle que peut la lire dans sa douleur et pendant qu'elle se fait, celui qui a tout perdu, celui qui marche encore.
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Dans le même temps de cette écriture, sur la Place de Mai, encore, les mères n'ont pas fini de tourner avec la photographie de leurs enfants disparus... Plaza de Mayo au centre de Buenos Aires, les foulards blancs sont les langes en tissu de leurs bébés.

L'homme de Trois chevaux ne raconte pas. Il se tait, il travaille, il s'atable, il aime Làila comme il se peut. Il n'a pas de nom. Là bas, sa femme a payé de sa vie leur combat contre la dictature militaire.
Si je parlais des mères, c'est que l'homme invite à cette universelle émotion -le livre, les arbres, les saisons, la perte de l'être aimé. (Le Contraire de un n'est-il pas dédié aux mères?)
L'auteur lance un cri différent, divergeant, autre, dans une poétique, une plume au service des plus humbles. C'est pour ça que je pense aux mères, aux grand-mères de la Plaza, à leur ronde. Et aussi parce que dans cette écriture, moi qui n'aime pas les histoires, au minimalisme semé d'entre ces lignes je vais m'accrocher à ce que je connais, ce que je sens.
Ayant fuit cette Argentine-là pour rentrer au pays, le protagoniste d'origine italienne compte le nombre croissant de ses propres saisons comme autant de chevaux enterrés, d'arbres à émerger de la terre.
Et puis, il y a le livre. Le livre en main. Le papier. Le réveil à la racine de l'écrit.
Il y a toujours un livre au réveil de celui qui apprend l'hébreu pour lire les textes sacrés et les traduire.
Il y a nécessairement un livre ouvert, toujours, entre les mains du conducteur de camions qui part pour diverses missions auprès des populations bosniaques de l'ex-Yougoslavie au nom d'une organisation humanitaire.
"J'attache de la valeur au règne animal et à la république des étoiles.
J'attache de la valeur au vin tant que dure le repas, au sourire involontaire, à la fatigue de celui qui ne s'est pas épargné, à deux vieux qui s'aiment.
J'attache de la valeur à ce qui demain ne vaudra plus rien
et à ce qui aujourd'hui vaut encore peu de chose."
(< extrait de : "Oeuvre sur l'eau")
http://errideluca.free.fr/valeur.htm
("A mi-mots" : Erri de Luca sur Arte Vod)
http://www.artevod.com/programDetails.do?emissionId=1236
23:35 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : livres, littérature

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