30/07/2007
Théo Angelopoulos : Le Regard d'Ulysse
Un matin de l’hiver 1954, la ouate bleutée de quatre voiles se fonde sur la plus primitive et la plus pure de nos frontières (celle qu’il y aurait entre les bleus du ciel et ceux de la mer Egée).
Yannakis Manakis rend son dernier souffle, caméra au poing.
Le vieux cinéaste avait décidé de filmer la sortie d’un navire du port de Salonique.
Une fin de vie aussi douce que le glissement tranquille du voilier qui s’engage alors sous l’angle d’une autre caméra, d'un autre regard...
Manakis tombe lentement en arrière sur le siège qui le retient et c’est de manière onirique, sur le même rivage, (recevant le témoignage d’un premier passeur) qu’A -cinéaste grec exilé aux Etats-Unis depuis 35 ans, prend le relais tragique d’un itinéraire patrimonial dans une chronologie inversée, sans jamais quitter cependant l'achèvement de notre siècle ourlé de ces nouvelles guerres.
1994.
Ce serait donc la traversée du 20ème siècle, à rebours.
Ce serait l’errance de l’homme qui prend prétexte au voyage pour se rendre en final à la recherche de lui-même tandis qu’à Sarajevo, déjà, la cinémathèque est entamée par les flammes.
Aux sources des premiers mondes imprimés (premières images des Balkans), mènent des frontières qui séparent des paysages, des villes qui ont vus passer puis repasser réfugiés et occupants. Autant d'obstacles à la quête.
Il y a aussi des frontières entre les hommes d’un même village : elles coupent les maisons en deux, elles mettent un matin le jardin de notre voisin de toujours en friche, elles nous amènent avec le brouillard au bord de la même rivière que les tireurs -quand le sniper ne voit pas à cent mètres et descend de sa tour.
- Mais de frontière d’une guerre à l’autre, d’un espace à un autre, d’une femme à une autre, d’une existence, d’une identité à une autre, d’un demi siècle à l'autre, point.
Depuis un village grec, albanais, roumain ou bulgare, on entend juste une fois ce questionnement (mais il semble que ce soit d’un bout à l'autre du siècle) :
« Mais combien de frontières faudra-t-il passer pour arriver chez nous ? ».
Ainsi des champs enneigés et des routes traversées à contre sens, chargés des réfugiés descendus des collines au second plan. Le givre sur la vitre n'altère pas la vision des ombres chassées par la guerre ethnique.
L’"acteur" silence apporte son intensité, puis l’alto en solo (♪ Ulysses' theme -/Litany/Woman's theme/The River/Ulysses' gaze) déchire dans ses aigus la tragédie des familles en marche.
La bande son revêt l'écran d’une explosion d’émotions. L’image, mais aussi l'absence d'autres images (brouillard, pellicule perdue, la surexposition surprenante d'une photographie sur laquelle le protagoniste pensait avoir fixé l'éboulement d'un autre siècle -image négative du monde). Ulysses' theme de Eleni Karaindrou accompagne et questionne.
1905.
Les frères Manakis ont rapporté d’Angleterre la Bioscope 300 avec laquelle ils sillonnèrent aussi les Balkans. - Soixante années de documentations : les villageois, leurs travaux, les fileuses, tisseuses. Yannakis a parlé des négatifs : trois bobines qu’ils n’ont pas eu le temps de développer. Premiers négatifs de l'image monde.
- A ne fait que passer dans son si petit village natal où la projection de son précédent film coupe pourtant l’univers en deux : la droite orthodoxe et intégriste fait sonner les cloches en ses églises et rassemble en processions et psaumes. Cinéma incendié. Résistance. La projection se fait sur la place du marché. Il pleut. La foule est sans ambiguïté : les flammes des bougies contre les parapluies des cinéphiles.
Avant que la Garde mobile ne se place au centre, la caméra s’est détournée d’une procession pour tomber sur une autre, risquant l’enfermement. Puis un mouvement indicible a balayé l’angoisse en la rejetant peut-être à d’autres décennies.
La première lettre de l’alphabet poursuit le voyage.
-Tu veux savoir mon nom le plus connu, Cyclope ? Je m'en vais te le dire ; mais tu me donneras le présent annoncé. C'est Personne, mon nom : oui ! mon père et ma mère et tous mes compagnons m'ont surnommé Personne. [...]
A, cinéaste, poursuit le voyage.
Ses souvenirs affleurent.
- "Il y avait une maison là autrefois... (-quand ?)."
La maison, sur sa nuit, se détache.
Albanie. Premiers camions bâchés. La neige dit non.
Les femmes aussi, sont les passeurs. La guide de Scopje le suit à Bucarest où la police militaire avait confisqué le matériel des ethnologues.
Un autre train de Bucarest pour un début d’enfance à Constanza.
Comdamnation, peine commuée en exil par Ferdinand de Bulgarie. Les guerres se confondent. 1945 et retour des camps. 1948. Juifs et Arméniens descendent en Grèce.
“Je reviendrai avec les habits d’un autre et sous un autre nom. Je vous donnerai des signes qu’il s’agit bien de moi et vous les reconnaîtrez”.Le prétexte est la quête. Une obsession au coeur de l'image, au coeur du voyage : trois bobines échappées à l’histoire.
Rendre la trace de leur monde aux hommes croisés sur les chemins, aux enfants courant le long des rives.
Rendre sa mémoire à la grand-mère échappée de son Albanie natale quand elle y revient, une valise à la main, perdue sur la place de Coriza qu'elle ne reconnait plus :
si la caméra s'en éloigne, c'est pour mieux nous charger du poids de son désarroi. N'y a-t-il jamais de retrouvailles?
Rendre aux peuples, peut-être, aux chasseurs, aux persécutés, leur langue unique et l'éclat de leur mosaïque. Rendre aux Balkans l'unique Tour de Babel.
Les cinémathèques, depuis celle d'Athènes, seront autant de relais qui créent et maintiennent le lien.
Les boîtes n'ont jamais été confisquées avec le reste du matériel par la police roumaine. Elle sont passées à Belgrade où un nouveau passeur du patrimoine les a confiées, il y a bien longtemps, à Ivo Levi de Sarajevo.
C'est dans la cave d'Ivo, collectionneur des regards perdus et éteints, que réside, peut-être, la mémoire du monde.
Le Docteur Mabuse. Naissance d'une nation. Valstaf. Metropolis.

Et si la mosaïque faite monde, si la preuve de l'existence du monde, ne dépendait que de cette formule chimique que les guerres successives, déportations, départs, exils, séparations, n'ont jamais donner le temps d'élaborer pour donner à voir? Ivo Levi, artisan, échappé d'autres effrois -forcément, penche sous le poids des géricans portés depuis le seul filet d'eau potable de la ville depuis les passages à travers les égoûts (toujours, échapper, aux snipers).
- Ulysse reprenait son voyage par les fleuves et ses affluents, longeant les immeubles détruits.
Si les vieux et les enfants se signent et s’agenouillent parfois sur le bord de chaque rive c’est qu’ils voient passer sur la même légère embarcation l’effigie géante et déboulonnée du vieux monde communiste.
Le voyage n'a sans doute pas commencé à Florina, le village natal. Peut-être a-t-il démarré bien avant, depuis la ville roumaine où la police du peuple en 1948 est venu saisir les meubles de des ascendants.

- La mer, mouvementée, morte, avale hommes, femmes et enfants comme autant de témoins.
Si Ulysse doit nager, se battre, mentir, ruser, survivre, c'est pour son projet initial : revenir, retourner chez lui.
Tandis que les trois parques filent une laine à l'écheveau d'un temps qui n'a pas encore été prouvé par l'image.
Approuvé par l'historien.
Pour le cinéaste, malgré le récitatif, la question du retour vers Ithaque se pose-t-elle alors qu'on dirait bien que celles et ceux qu'il a laissés derrière lui ont fait partie du voyage?
"Ulysse est le modèle du chercheur, l'Odyssée est l'archétype de la recherche".
Michel Serres
Homère :
Polyphème : "-et qui me tue ? Personne!" - Le Chœur : -Personne ?... contre toi, pas de force ,... tout seul ?... C'est alors quelque mal qui te vient du grand Zeus, et nous n'y pouvons rien : invoque Poséïdon, notre roi, notre père !"
"Les massacres entre Serbes, Croates et musulmans se succèdent pour purifier de "l'ennemi ethnique" des régions imbriquées les unes dans les autres".
Michel Fingerhut
"La rue principale de Monastir a vu passer toutes les armées d’Europe. Et chaque fois, elle a changé de nom."
Miltos Manakis
"Ma fin est mon commencement" / "In my end is my beginning"
T. S. Eliot : East Coker; Quatre Quatuors.
"La première chose qu’a créée Dieu, c’est le voyage".
Georges Séféris (Prix Nobel de Littérature) : Stratis Thalassinos entre les agapanthes
(Bioscope -Charles Urban)
Warwick Bioscope, c1900. Designed in the USA for Urban by Walter Isaacs in 1897 and sold in Britain, this projector used a beater movement
Ridan >♪♪♫♫♪
- Entre 1906 et 1912, les frères Manakia (Manakis) développent, à la façon des frères Lumière, une abondante production, filmant des évènements historiques (pendaison des Macédoniens insurgés contre le pouvoir ottoman, 1907), mais aussi la vie quotidienne (les Fileuses, Un mariage valaque, 1906).
Le cinéaste, s'entretenant avec Michel Ciment (revue Positif -1995), confie sa préoccupation antérieure, celle qui va générer la trame de son scénario. Il pensait à une adaptation de l'Odyssée lorsque lui parvient une lettre de la fille du sculpteur italien Manzu :
Citation:
"(...)avant de mourir, mon père avait eu une idée fixe : sculpter le regard d'Ulysse, parce qu'il pensait que dans ce regard il y avait toute l'aventure humaine".
C'est de retour à Athènes qu'Angelopoulos entend parler de la manifestation organisée en hommage à l'oeuvre des frères Manakis par la communauté valaque dont ils étaient originaires.
Citation:
"Je connaissais bien sûr leur existence et leur statut de premiers cinéastes grecs, mais j'ai commencé à lire les études sur eux : j'ai alors découvert une supposition émise par l'une d'entre elles : il existerait trois bobines du début du siècle. Puis j'ai relié cette découverte à une autre qui m'était plus personnelle et qui a à voir avec le problème du regard.
Je me posais cette question : -est-ce que je continue à voir clair, question que doit se poser tout metteur en scène.
J'avais donc les trois éléments de départ : L'Odyssée, les frères Manakis, le regard.
10:45 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : film, cinéma







Ecrire un commentaire