24/06/2007
Jonathan Safran Foer
EXTREMEMENT FORT ET INCROYABLEMENT PRES

Parfois, dans le laps de temps que nous dure la lecture d’un roman (une heure, un jour, un mois), des filets sont tendus sous l’oscillation de nos allées-venues.
Des filets qui rattrapent à la fuite du temps le café renversé, le courrier qui s’est accumulé, l’actualité que l’on n’a pas suivie, le film qu’on n’a pas regardé, tous ces moments qu’on a sautés. Et remettent à plus tard ce qui aurait dû avoir lieu si le livre n'était pas arrivé.
- Je ne parle pas de ces filets de polypropylène à la formule chimique commune (CH2-CH-CH3), mais d'un drapé au maillage transparent que les vers à soie de Monsieur Joncour, rapportés du Japon en 1860, auraient bien pu tisser.
Nos paupières battent, nos cillements s'impriment au creux d'incandescentes étoiles, pour un peu on s'entendrait respirer.

Ne défilent dans l'immédiateté, rebondissant comme sur un trampoline de plumes chaque fois qu’on fait une pose -entre le moment où l’on abandonne la lecture et celui où on la reprend, que des personnages qui ne font pas partie de notre quotidien.
Qui n'en faisaient pas partie hier. Qui n'en feront plus partie demain (mais qui sait?).
Des personnages qui ne sont qu’une page d’histoire, une page de la petite histoire, quatre cent trente pages chez l’éditeur, L'Olivier.
Des gens, des gens avec leurs bracelets faits de tits et de tâ, des gens avec leur emballage de mini-Krackle, des gens avec leurs souvenirs de ville bombardée; des gens qui transportent contre eux malgré leur âge avancé et leur fragilité, une grosse pierre au sortir de la 93ème avenue; des gens qui se font des bleus et qui se les cachent, des gens qui écrivent des pages blanches, des gens qui ouvrent les enveloppes vides, des arrières-grands pères qui construisaient des murs et des abris de jardin avec les livres mais ça c'était dans un autre pays.
Le pays où, petite fille, la grand-mère d'Oskar regardait par sa fenêtre.
Ces gens, d’un seul coup chez nous, ils prennent de la place.
( Jonathan Safran Foer?
- Une écriture à délivrer ses personnages pour qu'ils nous causent encore plus fort.
- Une musique à délivrer d'entre les pages un vent qui tourne-veer, un vent qui revient-back dans tous les sens des aiguilles de la montre comme s'il n'y en avait pas assez des deux que l'on connait malgré le décalage horaire.
- Un trait, un souffle, une ombre de fusain enchaînant doucement les dessins sur des ombres de nuit qui ne sont pas les nôtres. )
Des absents qui reviennent, des absent qui ne reviendront plus et qui sont tellement absents que tout se noue et se dénoue dans cette absence autour d’eux et à cause d’eux.
Des gens : ceux qui sont déjà vieux, ceux qui sont tout petits et qui se demandent déjà ce qu’ils vont devenir sous l’embrasement des gratte-ciel.
(Kathryn Rathke)
Oskar aussi a pris l’habitude de voyager à travers Google (voir notre Sol de Lignes de faille).
Il y apprend qu’une nouvelle serrure naît à New York toutes les 2777 secondes, il imprime des photos pour les mettre dans son album des Trucs qui me sont arrivés (une fille attaquée par un requin, un soldat à qui on coupe la tête en Irak, le mur vide sur lequel était accroché un tableau célèbre avant qu’on le vole, un couple de tortue faisant l’amour…).
C’est à la boutique de fournitures pour artiste qu’il retrouve la trace de son père : près du présentoir de stylos, sur le bloc de papier où l’on essaie la mine avant de faire son choix, il découvre l’écriture et le nom de ce dernier.

D'Oskar et de sa correspondance :
"Cher Stephen Hawking,
Puis-je s’il vous plaît être votre protégé ?
Merci,
Oskar Schell"
"Merci pour votre lettre. Il ne m’est pas possible de répondre personnellement au très abondant courrier que je reçois. Sachez cependant que je lis toutes les lettres et les réserve dans l’espoir d’être un jour en mesure de répondre à chacune comme elle le mérite. Dans cette attente,
Bien à vous,
Stephen Hawking"
De merveilleux évènements typographiques jalonnent le roman et c'est tellement, tellement... que ça me fiche des semelles de plomb"
Extrait :
"-Il y a plus d'endroits dont tu n'as jamais entendu parler que d'endroits dont tu as entendu parler!"/
ça, j'ai adoré. Il avait couvert presque toutes les guerres du 20è siècle, comme la guerre d'Espagne, le génocide du Timor oriental, et des sales affaires qui s'étaient passées en Afrique. Je n'avais entendu parler d'aucune d'entre elles, alors j'ai essayé de me les rappeler pour pouvoir les chercher sur Google quand je rentrerais. La liste devenait incroyablement longue dans ma tête : Francis Scott Key Fitzgerald, se poudrer le nez, Churchill, Mustang décapotable, Walter Cronkite, flirter, la Baie des Cochons, 33 tours, Datsun, Kent State, saindoux, ayatollah Khomeiny, Polaroïd, apartheid, drive-in, favela, Trotski, le mur de Berlin, Tito, Autant en emporte le vent, Franl Lloyd Wright, hula hoop, Technicolor, guerre d'Espagne, Grace Kelly, Timor oriental, règle à calcul, et tout un tas de pays d'Afrique dont j'essayais de me rappeler les noms mais que j'avais déjà oubliés. ça devenait dur de garder en moi tout ce que je ne savais pas."
L'index biographique de Mr Black :
Henry Kissinger : guerre! / Ornette Coleman : musique! / Che Guevara : guerre! / Tom Cruise : argent! / Jean-Paul II : guerre! / Wolfgang Puck : argent! / Yasser Arafat : guerre! / Mick Jagger : argent! / Ariel Sharon : guerre!
"La Route folle à Cagnes" Chaïme Soutine
ECOUTE...
15:55 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : livres, littérature, lecture
10/06/2007
Erri de Luca
Je fus déçue par ma lecture du roman Trois chevaux, puis par celle de Tu, Mio :
j'avais le sentiment qu'on abordait là des thèmes "politiquement corrects" mille fois rebâchés par différents auteurs à travers d'autres oeuvres de fiction.
Parce que les atrocités de l'histoire du XXème siècle sont souvent "exploitées" pour créer une fiction qui touche forcément son lecteur et que, bien sûr, nous, lecteurs, nous ne pouvons pas nous permettre de dire -ni même de penser : "je n'aime pas", "ça ne m'intéresse pas"...
Question de génération? Nous croyons tout savoir des émotions portées par ces pages d'histoire et pensons qu'il vaudrait mieux non pas passer à autre chose, mais modifier une bonne fois pour toutes ces tentatives créatrices désespérantes qui tournent autour des atrocités. Parce qu'il me semble malsain d'en parler autrement que sous la forme du documentaire, et encore plus malsain que certains reprennent à bon compte des évènements dont ils n'ont pas même été témoins.
Mais j'ai un curieux rapport avec la lecture.
Je ne suis pas une lectrice d'histoires. Je suis une lectrice qui appréhende et qui n'aime pas les histoires.
Parce que c'est ainsi, je me plonge dans l'écriture de l'autre, dans la perception de l'autre, en oubliant le scénario, le lieu, le prétexte, et parfois c'est un bonheur.
De ma lecture d'Erri de Luca je retiens la plume car j'aime l'homme.
J'aime le conducteur de camion, l'ouvrier de chez Fiat et celui des chantiers, le maçon, comme j'aime et me sens proche de ce jardinier qui élague massivement à l'automne parce qu'il sait que du superflu qu'il ôte et supprime renaîtra au printemps le fruit, la vie, et de ce fruit et de cette vie le regard (le témoignage) de l'autre.
Je me sens de ces saisons-là. De cette main.
Je sens qu'il faut nous mettre au devoir de manier le même outil.
Je me sens, collée à chaque noyau de mon existence, amoureuse des petites boutures qui feront, dans le nouvel été, la maturité de toute appartenance à l'existence commune.
A condition qu'elle se dise.
J'aime l'élagueur de Luca, parce qu'il murmure tout près du livre, de l'écrit, de sa propre bible.
A travers Trois chevaux nous est contée l'Histoire, telle que peut la lire dans sa douleur et pendant qu'elle se fait, celui qui a tout perdu, celui qui marche encore.
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Dans le même temps de cette écriture, sur la Place de Mai, encore, les mères n'ont pas fini de tourner avec la photographie de leurs enfants disparus... Plaza de Mayo au centre de Buenos Aires, les foulards blancs sont les langes en tissu de leurs bébés.

L'homme de Trois chevaux ne raconte pas. Il se tait, il travaille, il s'atable, il aime Làila comme il se peut. Il n'a pas de nom. Là bas, sa femme a payé de sa vie leur combat contre la dictature militaire.
Si je parlais des mères, c'est que l'homme invite à cette universelle émotion -le livre, les arbres, les saisons, la perte de l'être aimé. (Le Contraire de un n'est-il pas dédié aux mères?)
L'auteur lance un cri différent, divergeant, autre, dans une poétique, une plume au service des plus humbles. C'est pour ça que je pense aux mères, aux grand-mères de la Plaza, à leur ronde. Et aussi parce que dans cette écriture, moi qui n'aime pas les histoires, au minimalisme semé d'entre ces lignes je vais m'accrocher à ce que je connais, ce que je sens.
Ayant fuit cette Argentine-là pour rentrer au pays, le protagoniste d'origine italienne compte le nombre croissant de ses propres saisons comme autant de chevaux enterrés, d'arbres à émerger de la terre.
Et puis, il y a le livre. Le livre en main. Le papier. Le réveil à la racine de l'écrit.
Il y a toujours un livre au réveil de celui qui apprend l'hébreu pour lire les textes sacrés et les traduire.
Il y a nécessairement un livre ouvert, toujours, entre les mains du conducteur de camions qui part pour diverses missions auprès des populations bosniaques de l'ex-Yougoslavie au nom d'une organisation humanitaire.
"J'attache de la valeur au règne animal et à la république des étoiles.
J'attache de la valeur au vin tant que dure le repas, au sourire involontaire, à la fatigue de celui qui ne s'est pas épargné, à deux vieux qui s'aiment.
J'attache de la valeur à ce qui demain ne vaudra plus rien
et à ce qui aujourd'hui vaut encore peu de chose."
(< extrait de : "Oeuvre sur l'eau")
http://errideluca.free.fr/valeur.htm
("A mi-mots" : Erri de Luca sur Arte Vod)
http://www.artevod.com/programDetails.do?emissionId=1236
23:35 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : livres, littérature


